
Un travailleur se blesse. Dans l’heure qui suit, tout le monde a déjà son explication : « il n’a pas fait attention », « il connaissait pourtant la procédure ». Le rapport conclut à une erreur humaine, on rappelle la consigne à l’équipe, et le dossier est fermé. Quelques mois plus tard, un accident semblable survient sur la même machine.
Une enquête et analyse d’accident bien menée sert à autre chose : comprendre comment l’événement a été possible, pour qu’il ne se reproduise pas. Ce guide pratique couvre les premières heures, la collecte des faits, la recherche des causes, les mesures correctives et le partage des leçons, avec un exemple fictif complet.
Ce que l’enquête cherche, et ce qu’elle ne cherche pas
L’enquête cherche les faits et les causes. Elle ne cherche pas de responsable à sanctionner. Ce n’est pas de la complaisance : dès qu’une enquête sent la recherche de coupable, les témoins se protègent, les faits gênants disparaissent et l’analyse s’arrête à la surface.
Un accident résulte presque toujours de plusieurs facteurs réunis : un équipement, un environnement, une façon de travailler, des décisions prises bien avant le jour de l’accident. Le geste de la personne blessée est le dernier maillon visible de cette chaîne, rarement le seul.
Qui enquête ? Une petite équipe vaut mieux qu’une personne seule : le superviseur du secteur, un représentant des travailleurs ou un membre du comité SST, et quelqu’un qui connaît bien l’équipement. Le responsable SST peut animer et garantir la méthode. Évitez qu’une personne directement mise en cause dirige l’enquête.
Les premières heures
L’ordre des priorités ne se discute pas : les personnes d’abord, ensuite les lieux, ensuite les preuves.
- Secourir. Les secouristes donnent les premiers soins ; on appelle les services d’urgence au besoin. Quelqu’un accompagne la personne blessée.
- Sécuriser. On arrête et on isole l’équipement, on balise la zone et on s’assure que personne d’autre n’est exposé. Toute intervention sur la machine suit les règles de cadenassage, même dans l’urgence.
- Préserver. On ne déplace rien, sauf pour secourir ou éliminer un danger. On photographie la scène sous plusieurs angles, on note les positions, les réglages, l’état des commandes. Les pièces et les outils en cause sont mis de côté et identifiés.
- Aviser. La direction, le responsable SST, le représentant en SST et le comité sont informés selon votre procédure interne.
Pour certains accidents graves, la LSST oblige l’employeur à en aviser rapidement la CNESST et interdit de modifier les lieux sans son autorisation, sauf pour secourir ou empêcher que la situation s’aggrave. Les formalités liées à la lésion suivent aussi leur propre parcours. Vérifiez auprès de la CNESST quels événements sont visés et ce qu’elle attend de vous, et intégrez-le à votre procédure d’urgence avant d’en avoir besoin.

Recueillir les faits
Un fait est observable et vérifiable : « le protecteur était posé au sol, à deux mètres de la poulie ». Une opinion ne l’est pas : « il a voulu aller trop vite ». Recueillez des faits dans quatre directions.
- Les personnes : qui était présent, depuis quand à ce poste, quelle formation, quel horaire, quelles consignes reçues ce jour-là.
- L’équipement et le matériel : état, réglages, protecteurs, dispositifs d’isolement, historique d’entretien et de pannes, modifications récentes.
- L’environnement : éclairage, bruit, encombrement, état du plancher, température, visibilité.
- L’organisation : procédures existantes et réellement appliquées, cadence, effectif, changements récents de produit ou de méthode, pression du moment.
Mener les entretiens
Rencontrez les témoins un à un, le plus tôt possible, idéalement sur les lieux. Expliquez le but : comprendre, pas juger. Posez des questions ouvertes (« Racontez-moi ce que vous faisiez juste avant ») et laissez parler. Demandez ce qui était différent ce jour-là, et ce qui se fait d’habitude quand ce problème survient. La réponse à cette dernière question révèle souvent un contournement que tout le monde connaît, sauf la procédure.
Rencontrez aussi la personne blessée, quand son état le permet. Elle est souvent celle qui en sait le plus, et elle a besoin d’entendre que l’enquête ne vise pas à la blâmer.
Reconstituer le déroulement
Classez les faits dans l’ordre chronologique, des minutes qui précèdent l’accident jusqu’aux semaines ou aux mois qui l’ont préparé. Une ligne du temps simple, sur un tableau, fait apparaître les trous : à quel moment le protecteur a-t-il été retiré ? Depuis quand les bourrages se multiplient-ils ?
Cherchez surtout les changements par rapport au fonctionnement normal : un nouveau produit, un remplaçant, une pièce modifiée, une urgence de production. Un accident survient rarement dans des conditions parfaitement habituelles.
Remonter aux causes
Deux outils simples suffisent dans la plupart des cas.
- Les 5 pourquoi : on part d’un fait et on demande « pourquoi ? » jusqu’à atteindre une cause sur laquelle l’organisation peut agir. Chaque réponse doit être un fait vérifié, et une question peut ouvrir plusieurs branches. La méthode est détaillée dans notre article sur l’analyse why-why, sur le site de Maintenance Québec.
- L’arbre des causes : on part de la lésion et on demande, pour chaque fait, « qu’a-t-il fallu pour que cela se produise ? ». Souvent, deux faits devaient être réunis : la main dans la zone dangereuse et la machine en mouvement. L’arbre rend visibles ces combinaisons, et donc plusieurs points où l’on peut couper la chaîne.
Quel que soit l’outil, une règle : l’erreur humaine est un point de départ, pas une conclusion. Si une personne a fait un geste dangereux, demandez pourquoi ce geste était possible, utile ou habituel. La réponse mène presque toujours à l’équipement, à la méthode, à la formation ou à une décision d’organisation.
Exemple fictif : le déblocage d’un convoyeur
Exemple fictif. Quart de nuit, ligne d’emballage. Un préposé embauché depuis peu dégage une boîte coincée sur un convoyeur à courroie. Le protecteur de la poulie de renvoi est absent. Le convoyeur s’était arrêté en attente du détecteur ; quand la boîte se libère, la courroie repart et entraîne la main du préposé.
L’enquête établit les faits suivants : les bourrages sont devenus fréquents depuis l’arrivée d’un nouveau format de boîte ; le protecteur a été retiré par l’équipe pour débloquer plus vite, et jamais réinstallé ; le dispositif d’isolement se trouve à l’autre bout de la ligne ; aucune méthode de déblocage n’existe et, pour plusieurs, le cadenassage « c’est pour la maintenance » ; l’accueil du préposé n’a pas abordé les bourrages.

Conclure à « l’erreur du préposé » aurait été facile, et inutile : le prochain employé, au prochain bourrage, aurait trouvé la même machine sans protecteur, le même interrupteur trop loin et la même absence de méthode.
Mesures correctives et suivi
Distinguez deux temps :
- les mesures immédiates, prises avant de redémarrer : protecteur réinstallé, consigne claire de mise à l’arrêt pour tout déblocage, vérification des convoyeurs semblables ;
- les mesures permanentes, qui traitent les causes d’organisation : réglage des bourrages à la source, protecteur interverrouillé, dispositif d’isolement près du poste, méthode de déblocage écrite et pratiquée, analyse de risques obligatoire avant tout nouveau format.
Choisissez en suivant la hiérarchie des mesures de prévention : éliminer le danger et protéger par l’équipement avant de compter sur la formation et la vigilance. Notre article Analyse de risques SST : la méthode pas à pas détaille cette hiérarchie.

Chaque mesure reçoit un responsable et une échéance, et le suivi se fait au comité SST jusqu’à la fermeture. Fermer ne suffit pas : retournez au poste quelques semaines plus tard pour vérifier que la mesure est en place, qu’elle est utilisée à tous les quarts et qu’elle n’a pas créé un nouveau problème. Puis appliquez-la aux équipements semblables de l’usine.
Partager les leçons, enquêter sur les quasi-accidents
Une enquête qui reste dans un classeur ne protège qu’un poste. Résumez-la en une page : ce qui s’est passé, les causes, ce qui change. Présentez-la aux équipes des autres quarts et des secteurs semblables, en causerie ou en réunion, sans nommer la personne blessée.
Appliquez la même démarche, en plus court, aux quasi-accidents : la pièce tombée à côté de quelqu’un, le chariot évité de justesse, la machine qui redémarre sans blessure. Les causes sont les mêmes que celles des accidents ; seule la chance diffère. Pour que les gens les déclarent, il faut que la déclaration mène à une action visible et jamais à un reproche. Leur nombre et la rapidité de leur suivi font d’ailleurs partie des indicateurs SST qui préviennent.
Pour aller plus loin, deux conférences présentées à nos événements abordent ces techniques avec des cas vécus : comment effectuer une enquête et analyse d’accidents efficace, présentée par le gestionnaire SST de 5N Plus, et les techniques clés d’enquête et d’analyse pour la prévention, présentée par la responsable SST de Winpak.
Une bonne enquête se reconnaît à ce qu’elle change sur le plancher, pas à l’épaisseur du rapport. Si, après l’enquête, la machine, la méthode et l’organisation sont les mêmes qu’avant, la prochaine blessure n’est qu’une question de temps.
